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Mail-art

ou la correspondance artistique.

De :  Hélène Navet diplômée en Design et Stéphanie de la Ronde diplômée en philosophie et en sociologie

Art d'envoyer des lettres décorées, le Mail-Art est une « correspondance artistique ».
La lettre et l’enveloppe adressent un message autant par le texte que par l'image dans une liberté totale d’expression.  Pour être considéré comme mail art, il faut, condition incontournable, que la lettre soit véhiculée par La Poste, oblitérée, affranchie, adressée à un destinataire mais également l’adresse de l’expéditeur. Comment la philosophie peut –elle penser un événement de Mail-Art ? Quel est l’intérêt de créer un événement autour de la lettre dans une société du numérique ? Que signifie écrire ? Écrire à quelqu’un ?

L'art pictural de la correspondance

Platon expose dans Le Phèdre, les raisons qui condamnent l’écriture. L’écrit n’est pas support de mémoire, il produit l’oubli. L’écrit colporte une pensée morte, détachée de celui qui l’énonce, orpheline. L’écriture comme la peinture n’est que l’apparence de la vie. « Un discours une fois écrit vagabonde de tous coté».  Parce que l’écriture ne restitue pas fidèlement la réalité, les deux guerres mondiales voient naître l’Art Mail. Bien que les soldats ne soient pas conscients de pratiquer de l'art postal, ils arrivaient sur les enveloppes ou les cartes postales à décrire ou dire ce qu'ils n'étaient pas capables d'écrire, par le biais de l'expression plastique. Ils évitaient aussi, ainsi, la censure. Mais quel intérêt peut offrir le MailArt dans le contexte contemporain ? Le numérique peut être pensé comme une copie de cette écriture, copie figée et morte du logos, pensée vivante et parole. La dématérialisation permet une consommation culturelle qui se passe des supports traditionnels : livre, disque ou lettre. C’est un contact sensoriel froid, une surface écran. La dématérialisation et la consommation concernent les objets autant que les sujets. L’inscription ne suit plus directement la gestuel de la main. Elle s’affranchit de la trace laissée sur la surface par le scripteur. Jamais le codage n’aura été à ce point piégé par la matière. Le numérique n’est en rien une régression du degré de matérialité.  Combien d’atomes faut–il connecter pour faire circuler et mémoriser des bits ?   L’écriture numérique est prisonnière d’une matière informatique. Au contraire, le MailArt offre une liberté de techniques, supports et matériaux, les seules limites étant l’absence de danger et de ne pas excéder un mètre. Le choix des matériaux est infini : naturels : plumes, fleurs, feuilles, lichens ou coquillages mais aussi manufacturés : images, dentelles, jouets, petits objets trouvés ou récupérés. Pour étonner, surprendre, donner du sens à sa correspondance, traduire plastiquement une intention, un sentiment, un souhait, un désir mais aussi pour modifier les habitudes d’écriture et donner envie de communiquer.  « La lettre et l’enveloppe deviennent un support d’expression artistique ».  Dès l’invention de la carte postale (XIXe siècle) et du timbre (1848) » des supports variés servent à ces correspondants créatifs : enveloppe ou papier à lettre décorées, mais aussi emballage, Kraft, films transparents, images de magazines/BD, affiches, tissu….Les matériaux utilisés sont aussi variés que les techniques : la photographie, le dessin, le collage, la peinture, la calligraphie … Mallarmé écrit les adresses sous forme de quatrain et certains jouent avec les codes postaux.  Des artistes et écrivains célèbres s’y essayent : de Stéphane Mallarmé à Jean Cocteau en passant par Robert Desnos et André Breton mais aussi Victor Hugo, Marcel Proust, Guillaume Apollinaire ou encore Jacques Prévert. Des artistes du futurisme, dada ou surréalistes multiplient les envois insolites : curieux ou poétiques, collages, lettres dont l’adresse apparaît sous la forme d’un rébus ou d’un calligramme. De nombreux anonymes se plaisent aussi à décorer leurs lettres, dessiner sur les enveloppes ou sur les cartes postales. Le Mail Art plus que l’écriture permet de restituer la pensée vivante. Mais, ces écrits parviennent-ils à leur destinataire ? En effet écrire, ce n’est pas seulement écrire quelque chose, c’est aussi écrire à quelqu’un.

Une communauté internationale d’Artistes esquive les systèmes des dictatures, mais également le système aliénant des mass medias et de l’industrie culturelle en développant la pratique du MailArt. La pensée est libre, l’écrit est libre et dépasse les frontières. Si pour Fluxus, le Mail art est une forme de création en soi, pour les dadaïstes, il montre l'importance des liens sociaux la relation privilégiée, l'art quotidien et la valorisation des rapports humains. Ecrire n’est pas seulement écrire quelque chose sur un support. Rédiger un message le destine à être envoyé à quelqu’un. Un « je » qui écrit à autrui. Le courrier porte la marque étymologique de la course de celui qui précédait les voitures de poste, Plus mythologique, Hermès, de ces chevilles ailées se réfugie en Égypte après le meurtre d’Argus et offre à celle-ci ces lois et son alphabet.  Jean Claude Monod relate dans Ecrire à l’heure du tout message une anecdote au sujet des lettres qui parviennent toujours à un destinataire. Le matérialiste Althusser pense dans L’avenir dure longtemps qu’elle se perdra. En revanche, Lacan affirme qu’une lettre ne peut se perdre. D’inconscient à inconscient, le message passe toujours. Preuve en est : les artistes utilisent les attributs de La Poste : adresse du destinataire et de l'expéditeur, timbre, oblitération, et « en jouent l’intégrant dans leur composition. L'artiste Eni Looka crée de fictifs timbres leurrant les guichetiers qui les tamponnent. Ces fantaisies exubérantes se perdent pourtant rarement et arrivent à destination, illustrant ainsi la puissance de la communication. On écrit à Tintin au bout du monde et la lettre revient couverte de tampons exotiques. Des lettres envoyées à Henri IV, Paris IV reviennent avec la mention décédé depuis 1610 ! En effet, les messages qui transitent soit par une simple lettre soit par les mass médias engagent l’établissement d’un scellé entre expéditeur et destinataire. Le serment professionnel des postiers, du latin sacramentum, se fonde sur le devoir d’honnêteté et de probité, et affirme l’importance de l’inviolabilité des correspondances. » Si le terme est laïcisé, cet acte solennel qui engage chaque postier fait de chaque message confié « un dépôt sacré. » Ainsi Derrida, De la grammatologie, Papier machine remarque : « Tout écrit est d’essence testamentaire « Enfin, à l’instar de Hannah Arendt dans La crise de la culture le Mail Art peut se penser comme un artefact, un « fait par art « et non par nature ou par technique : « L’art ne vise aucune utilité, elle est mise à l’écart des rapports utilitaires habituels. » D’une immortalité potentielle, il est toujours possible que l’œuvre se détériore ou soit détruite. Elle reste immortelle cependant car l’œuvre survit à son créateur mais également à la société, vaste référent temporel. Ces œuvres durent justement parce qu’elles ne servent à rien !

Courriers singuliers, inouïs, originaux : le mail art est toute une histoire. Enfant du Verbe et de l'Image, l'art postal nait avec le premier timbre et revoit le jour à New York, au début des années soixante après avoir exprimé l’indicible durant les guerres. Il est relancé par Hervé Fischer avec "l'art postal en ligne" et avec le tweet art en 2011. Répandue dans le monde entier, proclamant la liberté totale d'opinion et de création, accessible au plus grand nombre, le mail art circule ainsi sous des aspects multiples où humour et utopie ne sont jamais absents. A l’heure du numérique et des écrans froids, tout suggère un monde pas si formaté, sensible aussi bien au contenant qu’au contenu. C’est redonner vie, chair, matière, sensorialité, poésie à cette écriture dont Platon déplore qu’elle fige la pensée. Le Mail Art déjoue les systèmes aliénants, le hasard et le temps en parvenant à un destinataire. Parole libre, dépôt sacré, œuvre d’art immortelle et inutile, seul le Mail Art exprime la plasticité et la richesse de la pensée humaine.  Renaud Siegmann résume "Et même s'il dépend des services d'une administration, l'art postal se garde bien de feindre l'allégeance auprès des services de ladite institution. Il faut dire que l'objectif du mail art relève davantage d'une problématique tournée vers l'usage des fonctions esthétiques et donc, du rôle salutaire de l'artiste au sein de notre société de consommation »

Auteurs :

    Hélène Navet (diplômée en Design)

    Stéphanie de la Ronde (diplômée en philosophie et en sociologie)